La vie de journaliste télévision de terrain devient de plus en plus compliquée. Combien de fois fois ai-je entendu « Non ! je ne veux pas être filmé. J’ai mon droit à l’image », alors même que le « droit à l’image » n’existe pas. Dans certaines circonstances, on peut vous filmer, et dans d’autres non.
C’est en fait un ensemble de règles, une matière. On se doit de respecter la vie privée et la dignité humaine des personnes que l’on rencontre.
Lors une manifestation publique à laquelle vous avez décidé de vous rendre sciemment, on peut par exemple vous filmer sans que vous puissiez vous y opposer. A moins évidemment que vous ne veniez à notre rencontre en nous expliquant calmement pourquoi vous ne le souhaitez pas. Certaines règles de déontologie peuvent nous conduire à flouter votre visage.
Protection de son image
Il y a quelques semaines, le squat de la la rue de la Révolution a été évacué à Limoges. Le reportage sur ce qu’on appelle le factuel de cette actualité a pu être réalisé par mes collègues Cécile Descubes et Thomas Milon.
Par contre, quelques jours plus tard, une solidarité s’est organisée entre les militants de l’association Chabatz d’entrar et certains migrants qui n’avaient plus d’endroit pour se loger.
Les premiers ont reçus les seconds à tour de rôle au sein de leur propre domicile. C’est un fait de société et une belle histoire humaine que nous aurions souhaité pouvoir raconter en images pour le journal régional. D’autant que le « principe de solidarité » a été entériné par la justice française qui ne peut plus poursuivre ceux qui accueillent.
Hélas, nous avons essuyé un beau refus. Et les raisons sont multiples.
L’arrivée des réseaux sociaux fait que nos interlocuteurs de tous les jours ont appris à contrôler leur propre et image. Alors même que « passer à la télévision » était une sorte d’honneur il y a quelques années, c’est devenu une corvée. Pourquoi être filmé par une caméra et risquer qu’un journaliste ne dise pas ce que l’on souhaite alors que l’on peut le raconter soit même sur Facebook, Twitter ou autres sans aucun contrôle ?
De plus en plus, les professionnels vont ainsi chercher leurs propres informations sur les réseaux sociaux, avec l’obligation par la suite de les confirmer via d’autres sources. Car les infos délivrées par les journalistes doivent être certifiées.
Les communicants
Et se faire confirmer une information devient aussi de plus en plus dur. Car toutes les grandes institutions se sont dotées d’un service communication, qui décide de ce qui doit être dit au public ou doit rester secret.
En février 2020, nous avons contacté la responsable communication d’un grand groupe d’hypermarché pour qu’elle nous explique pourquoi ses magasins étaient ouverts le dimanche. Nous avons bien sûr essuyé un refus. La rédactrice en chef nous a demandé d’organiser une caméra cachée. C’est Romain Burot qui a signé les images.
Nous aurions bien entendu préféré nous rendre dans ce magasin normalement. Là encore, cette actualité est un fait qui dit beaucoup sur la vie de notre société. Pourquoi la presse devrait-elle être soumise à l’avis d’une personne qui a décidé qu’il ne fallait pas ternir l’image d’une enseigne ?
En Limousin, depuis quelques temps, nous avons quelques artistes très en vue. La rédaction de France 3 a souvent été dans les premières à en parler. Puis ils ont signé avec une maison de disque reconnue. Et là, nous nous sommes entendu dire : « Ne nous appelez plus directement. Passez par le service com ou le chef de produit ». Ce qui peut être traduit de la manière suivante : « Terminés les rapports humains. On ne vous parle plus que quand on a besoin de vous pour vendre un disque ».
Mais contourner le service communication d’une entreprise ou d’une institution est de plus en plus difficile. Ces derniers temps, j’ai entendu des élus dire « C’est un journaliste, je n’ai pas décroché mon téléphone ». Et quand ils le décrochent, on entend souvent «Si vous n’avez pas contacté la com. Je n’ai pas le droit de vous répondre ».
Résultat : tous les confrères s’éloignent de la source de l’information et doivent passer par le filtre. Une sorte de défiance est née. Quand un journaliste appelle, c’est qu’il vous veut du mal, ce qui n’est pas forcément le cas.
Pour toutes ces raisons, construire un reportage télévision cohérent avec du son des des images signifiantes est devenu très hasardeux. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes à côté de la vraie vie des gens que nous sommes sensés raconter.
J’essaie personnellement de mettre en place une relation de confiance avec mes interlocuteurs. Mais ils doivent savoir que je suis libre et que rien ne pourra me retenir si je considère (avec l’aval de la rédaction en chef), qu’une vérité est bonne à dire. La liberté de la presse n’est pas un vain mot.
Reste à savoir si les reportages tels que nous les construisons aujourd’hui pour un journal télévisé ne doivent pas évoluer vers de nouvelles écritures qui nous faciliteraient la tâche.
Internet et les articles écrits
Le réseau personnel construit par les journalistes au fil des ans et ce qu’on appelle le secret des sources, n’ont jamais été aussi précieux.
Obtenir des confidences est beaucoup plus facile par téléphone. Si le reportage sur les migrants hébergés chez les militants de Chabatz d’entrar (évoqué un peu plus haut) n’a pu être tourné pour la télévision, j’ai pu l’écrire pour le web.
Parce que votre anonymat est garanti par téléphone, vous vous confiez plus facilement.
Je suis de plus en plus souvent contacté via le réseau twitter pour des informations qui ne seraient jamais sorties si vous n’aviez pas pris l’initiative. En janvier 2021, des voitures ont été dégradées dans le quartier du Val de Laurence à Limoges. Ma source n’a pas souhaité être citée. De nombreuses rumeurs courraient sur une non-intervention de la police sur ce faits divers. Vérifications faites, elles n’étaient pas fondées. L’intervention de la presse a permis de délivrer là encore une information certifiée en croisant les sources.
Mea culpa
J’ai aujourd’hui le sentiment de mieux travailler pour le web que pour la télévision pour toutes les raisons évoquées dans cet article.
Mais il est vrai que la presse et en particulier certaines chaînes ont transformé l’information en un produit comme les autres, permettant de vendre de la publicité. Ce qui conduit à certaines dérives. Ces derniers jours, nous avons vu l’auteur de la gifle au président Macron fraichement sorti de prison interviewé en direct sur BFM TV.
Comment dans ces conditions rétablir une certaine confiance ?
Mais rassurez-vous, je reste passionné par un métier que je pratiquerai (enfin j’espère), jusqu’au bout de ma vie professionnelle.
